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Allocation : les CGP reviennent aux stratégies hybrides pour traverser un marché plus heurté
Le premier trimestre 2026 marque un changement d’ambiance sur les marchés. Après une fin d’année 2025 plus lisible, la volatilité est remontée, les tensions géopolitiques se sont aggravées et la visibilité s’est raccourcie. Dans cet environnement moins confortable, les conseillers en gestion de patrimoine ne désertent pas le risque, mais le retravaillent. Leur réponse passe par des portefeuilles plus équilibrés, plus sélectifs, et par une montée en puissance des stratégies hybrides, censées combiner rendement, protection et souplesse.
Le début de l’année 2026 n’a pas renversé la table, mais il a nettement durci le décor. Les grands équilibres macroéconomiques tiennent encore : l’économie américaine reste résistante, soutenue par une consommation solide et un marché de l’emploi qui ne décroche pas ; en Europe, la croissance demeure plus fragile, mais l’inflation reflue globalement et les banques centrales avancent avec prudence.
Ce tableau, en temps normal, pourrait nourrir un scénario de ralentissement maîtrisé. Mais les marchés ne lisent plus seulement les fondamentaux. Ils doivent composer avec une succession de chocs extérieurs, et notamment avec la montée des tensions au Moyen-Orient, qui a ravivé le besoin de protection dans les allocations.
Cette inflexion se lit clairement dans les flux observés par Nortia auprès de plus de 3 200 conseillers en gestion de patrimoine partenaires, représentant plus de 72 000 clients et 12,2 milliards d’euros d’encours. Les mouvements du trimestre montrent moins un réflexe de fuite qu’un changement de méthode. Les CGP ne sortent pas du marché ; ils cherchent à construire des portefeuilles capables d’absorber davantage d’incertitude. Le mot-clé, ici, n’est pas la prudence au sens défensif du terme, mais l’hybridation.
En assurance-vie, les unités de compte reprennent franchement la main
Le premier enseignement de l’observatoire est net : 64 % de la collecte brute en assurance-vie a été orientée vers les unités de compte, contre 36 % vers les fonds en euros. Ce niveau n’avait plus été atteint depuis le premier trimestre 2023. Il ne faut pas y voir un désamour du fonds en euros, qui conserve son rôle de socle dans les allocations. Mais la hiérarchie des usages évolue. Dans un environnement où les clients cherchent des sources de rendement plus diversifiées, les unités de compte redeviennent le lieu principal de la construction de performance.
Ce basculement est aussi nourri par les contraintes commerciales des contrats. De plus en plus d’assureurs conditionnent désormais les bonus accordés sur la poche en fonds euros à une part minimale d’unités de compte, souvent autour de 60 % des nouveaux versements. Autrement dit, la collecte se déforme à la fois pour des raisons d’allocation et pour des raisons d’ingénierie contractuelle. Mais au-delà de ce mécanisme, la lecture des flux montre surtout une préférence très nette pour les solutions capables de tenir ensemble deux exigences : offrir du rendement sans exposer de manière trop frontale aux soubresauts boursiers.
C’est dans ce cadre que les produits structurés s’imposent une nouvelle fois comme la classe d’actifs la plus recherchée, avec 30 % de la poche unités de compte. Ils progressent encore au trimestre et restent au centre des allocations, qu’ils soient construits sur des sous-jacents de taux ou sur des indices thématiques. La gestion alternative signe, elle, la percée la plus marquante. Elle atteint 12,6 % de la poche UC et grimpe sur la deuxième marche du podium, portée par des stratégies obligataires, event driven ou long/short actions. Cette progression est importante, car elle confirme un mouvement de fond : quand la visibilité se dégrade, les CGP ne se replient pas uniquement sur les actifs les plus simples ; ils cherchent aussi des moteurs de performance moins corrélés aux marchés traditionnels.
À l’inverse, les actions connaissent un début d’année plus contrasté. Elles représentent 11,5 % de la poche UC et reculent dans un contexte de tensions géopolitiques qui fragilise la confiance. Les allocations restent néanmoins très orientées, avec un intérêt persistant pour des thèmes jugés robustes ou structurels, comme la finance, la technologie ou les métaux précieux. Les ETF poursuivent par ailleurs leur progression au sein de cette poche, signe que le souci de coût et de précision dans l’exposition continue de gagner du terrain. Quant aux fonds obligataires, ils restent bien présents, mais subissent le plus fort repli du trimestre, à 11,8 % de la poche UC. Les flux se concentrent davantage sur des fonds de cœur de portefeuille, pendant que l’engouement pour les fonds datés retombe.
Des arbitrages plus actifs, et un même réflexe en compte-titres
L’autre donnée importante tient aux arbitrages sur le stock existant. Dans un marché plus heurté, les conseillers n’ont pas laissé les portefeuilles en pilotage automatique. Près de 4,8 % des encours ont été réalloués sur le trimestre, soit environ 430 millions d’euros repositionnés. Là encore, le sens des mouvements est cohérent avec la photo de la collecte : la gestion alternative, les produits structurés et les fonds flexibles ont été privilégiés, pendant que le fonds en euros, l’immobilier et certaines expositions plus classiques perdaient du terrain. Ce n’est pas seulement une question de goût pour telle ou telle classe d’actifs. C’est la traduction d’une gestion plus active, plus sélective, plus mobile.
Le compte-titres confirme la même logique. Avec 240 millions d’euros collectés au premier trimestre, il prolonge la dynamique de 2025, mais avec une allocation très marquée. Les produits structurés y dominent encore plus largement, avec 58 % des flux. Ils s’adaptent eux aussi au contexte, avec des mécanismes pensés pour améliorer la probabilité de remboursement et des sous-jacents souvent ancrés sur la défense, le secteur bancaire ou les matières premières. Les fonds monétaires occupent une place significative, à 15 % des flux, soutenus notamment par des personnes morales cherchant à sécuriser leur trésorerie dans un trimestre plus nerveux. Les fonds obligataires représentent 14 % des souscriptions, principalement sur des durations courtes, avec quelques incursions sur des segments plus rémunérateurs pour les clients en quête de rendement supplémentaire. Le reste se partage entre actions, gestion alternative et fonds flexibles.
Ce que montre ce début d’année, au fond, c’est une profession qui s’adapte sans rompre. Les CGP ne basculent ni dans l’attentisme, ni dans une fuite vers le tout défensif. Ils reconstruisent leurs allocations autour de briques plus souples, plus combinatoires, capables de tenir dans un marché où les fondamentaux restent corrects mais où la trajectoire est brouillée par les chocs extérieurs. Les stratégies hybrides s’imposent ainsi moins comme un effet de mode que comme une réponse pratique à une période où il faut continuer à chercher de la performance sans faire semblant d’ignorer la volatilité.
Source : Observatoire Nortia, 1er trimestre 2026.
